Né en 1927 au Maroc, de parents d’origine limousine. Pierre Silvain passe son enfance dans le bled, il fait des études secondaires à l’école des Beaux-arts de Casablanca, puis des études de droit à Rabat, à l’issue desquelles il entre dans l’administration des Finances où il fait carrière, parallèlement à ses activités littéraires.
Il quitte le Maroc après l’indépendance de ce pays. Il est en poste à Sarrebruck, avant d’être affecté à Paris. Il collabore à la revue Réalités secrètes, dirigée par René Rougerie et Marcel Béalu. Puis il voyage en Chine, l’année précédant la Révolution Culturelle. Il va aux États-Unis, rencontre Carson McCullers, à laquelle il dédie un de ses livres, La Fenêtre.
Il effectue de nombreux autres voyages, notamment au Japon, en URSS, au Proche-Orient, en Ouzbékistan, en Europe Centrale. Il est membre du PEN-Club, membre fondateur de l’Association Noésis, pour le développement des cultures francophones et hispanophones.
Pierre Silvain est mort le 30 octobre 2009 à Paris.
Je l’avais rencontré à Paris en 1969. Nous avions longuement parlé de Michaux, Gide et de Marguerite Duras. Zacharie Blue avait été publié l’année précédente et je garde de ce livre un regard ébloui. Zacharie Blue est un homme de couleur qui, à l’âge de soixante quinze ans, s’éveille pour la première fois à la conscience du monde pour reconnaître qu’il fait partie d’un désordre universel où toute recherche se révèle inéluctablement promise à l’échec. Harlem, Bowery, la quête d’un homme simple parti à la recherche d’un livre à couverture jaune que lui a donné autrefois son grand-père.
Par la suite, Pierre Silvain, écrivain exigent, m’adressa la plupart de ses livres. Son œuvre est riche de nombreux romans, de livres de poésie, d’essais, d’une pièce de théâtre.
Dans la nuit de Médée, roman publié après La gloire éphémère de Joäos Matos, Pierre Silvain nous livre, une nouvelle fois, la magnificence de son écriture: ciselée comme l’est la lumière du jour à la fenêtre, légère, pure telle l’ombre portée de l’autre côté de la mort. Car c’est elle qui nous prend dans les mailles du filet de Médée, nous conduit jusqu’à la fulgurance, jusqu’à l’œuvre de ténèbres éclairant de ses flammes l’errance de Wanda, cette comédienne qui, actrice célèbre, va bientôt abandonner la scène pour revivre jusqu’à la folie l’existence tragique de Médée.
Personnage même de lumière et de nuit, Wanda-Médée, dans le livre de Pierre Silvain, fascine. En écrivain accompli, dès l’obscurité venue, dans la rumeur du vent, l’auteur nous pousse vers son personnage central: Wanda l’envoûtante, Wanda qui est là, près de nous, avec sa chair, son souffle et surtout sa voix: Dans leurs entrailles mêmes cherche à te frayer ta vengeance, Ô mon âme, si tu es vivante et s’il te reste une ombre de ton ancienne vigueur. Wanda Lender dans la bouche incendiée de la nuit est cette femme d’une poignante détresse qui, du fond de l’abîme, du fond de la douleur d’amour éclaire le soleil impuissant de ses mains vides. Pierre Silvain -et c’est là une grande réussite du livre- nous la donne à voir, tragique, belle, inoubliable. La tragédie se déroule dans un univers raréfié que l’écriture de l’auteur rend plus envoûtant encore : Médée, pensa-t-elle. Elle allait être Médée. La magicienne. La femme barbare, l’infanticide. Plus près de Médée, sous son masque livide, dans les plis tourmentés de sa robe pourpre, qu’elle ne le serait jamais d’elle-même, affrontée à cette incompréhensible vie qui était la sienne et sur laquelle, éclatant de rire à son tour, d’impuissance, de douleur et de rage, elle se mit à cracher sous le nez des passants.
Comme Médée délaissée par Jason, Wanda Lender a été abandonnée par Johann, jeune reporter parti épouser la fille d’un magnat de la presse. Ainsi seule le plus souvent avec son amie Elke (Nourrice dans la pièce),Wanda va approcher le personnage de Médée : y a-t-il quelque chose de plus redoutable que l’horreur de soi quand elle se décharge sur les autres? Mais, au moins, grâce à Johann, j’ai pu toucher le fond de Médée. Médée se hait horriblement. Médée dira encore à Elke quelques lignes plus loin: Les hommes prétendent que c’est ma maigreur qui les fascine. Ce n’est pas pour d’autres raisons qu’ils sont si nombreux à venir me voir au théâtre. Tu peux imaginer quel genre de phantasme les travaille: coucher au moins une fois dans leur vie avec un squelette! Pourtant, du début à la fin de cette “nuit de Médée”, c’est la voix rauque et ample de la comédienne qui nous envoûte. Car Wanda est une voix, une voix qui rend compte de sa tragédie: Seule, au centre de sa propre voix, investie par elle, comme si les paroles n’affleuraient pas de ses entrailles, mais du corps obscur de Médée pour exploser au bord de ses lèvres, avec leur goût de foudre. Peu à peu, la magicienne va s’enfoncer dans la folie, franchir la redoutable frontière où elle poursuivra- ainsi fut la fin de la légende de Médée- son ascension dans la gloire du soleil levant.